Lorsque j'étais en deuxième en deuxième année de bac, une enseignante m'avait suggéré de lire "Ces enfants de ma vie" de Gabrielle Roy. Ce livre, inspirée du temps où l'auteure enseignait au Manitoba, raconte l'histoire de différents enfants qui l'ont marqué, d'une manière ou d'une autre, dans sa vie d'institutrice. À cette époque, malgré le fait que je savais que je finirais mes 4 années en enseignement, j'étais loin d'y avoir trouvé ma vocation. Je me demandais souvent ce que je faisais là, entouré de tous ces enfants. Mes stages me plaisaient plus ou moins: les enseignantes qui me supervisaient n'avaient pas la même vision que moi de ce qu'est l'enseignement et nos tempéraments étaient plus ou moins compatibles. Allais-je devoir me conformer à leur façon de faire? Je l'ai fait, probablement parce que trop timide pour agir différemment, pendant ces 2 premières années. Mais je me sentais à l'extérieur de tout ça: comme si je visionnais ce qui se passait uniquement dans ma bulle. Aucun enfant ne semblait arriver à entrer dans ma coquille. Je n'étais pas froide avec eux, mais disons simplement que je les voyais comme des outils de travail...et une fois chez moi, je les oubliais. Vous comprendrez donc que "Ces enfants de ma vie" ne m'avaient pas touchée le moins du monde. En fait, j'étais émue de constater à quel point cette femme pouvait ressentir de la compassion envers les enfants qui l'entourait. Je ne m'y reconnaissais pas du tout.
Mais voilà que mon dernier stage a tout changé. D'abord, j'ai fait la connaissance de l'enseignante que je serai probablement plus tard: mon enseignante associée. Nous étions très différentes, mais en même temps vraiment semblables. Elle a pris le temps de me dire qu'elle se reconnaissait en moi et qu'elle savait que je serais une bonne enseignante, juste à la manière que je parlais aux enfants. Et puis, j'ai rencontré ma superviseure de stage. Ses allures un peu trop excentriques me dérangeaient beaucoup et, je dois avouer, je l'ai jugé négativement dès le début...ce qui était une grave erreur. Je ne l'aimais pas et je faisais, par conséquent, les choses à ma tête plutôt qu'à la sienne. Mais elle m'avoua, après m'avoir vu enseigner, que j'étais ce qu'elle appelait une vraie... Je ne vais pas m'étirer là-dessus, mais disons simplement que les jours où je file moyen, je prends mon rapport de stage et je ça me remonte le moral!
Tout ça pour dire que j'étais moi-même cette année dans ma classe. J'y ai beaucoup appris...et je me suis laissé charmer par les enfants. David était de ceux-là. Un petit blond aux yeux bruns...beau comme un coeur. Un peu plus costauds que les autres élèves de la classe: il était censé être en 3e année, plutôt qu'en 2e. C'était un enfant brillant, mais un peu parresseux, je dois l'avouer. David vivait avec son père et ses deux petites soeurs, dans le sous-sol d'un appartement à un coin de rue de chez moi. Les gens qui savent où j'habite connaissent la rue au dessus de la côte.. Là où des gens peu recommandables habitent. Peu importe...
David ne pensait qu'à jouer, tout le temps. Par conséquent, il était inscrit à l'aide aux devoirs les soirs...parce que sinon David ne les faisait pas. Et personne chez lui ne lui demandait de les faire non plus. Donc, deux fois par semaine, David feignait d'être malade ou d'avoir de la visite chez lui afin de ne pas être obligé de rester à l'école plus longtemps. Deux fois par semaine, David pleurait à s'en fendre l'âme pour essayer de me convaincre de ne pas aller à l'aide aux devoirs. Mais je résistais...et ça le choquait. De plus en plus, la situation me rendait triste: j'avais un petit garçon tout heureux et colleux qui arrivait le matin et, le soir, bien souvent, j'étais la méchante qui le faisait pleurer. Parfois David n'allait pas à ses rendez-vous après l'école: soit parce qu'il avait réussi à filer en douce sans que je le voix, soit parce que le directeur ne pouvait pas aller le reconduire. Parce que, voyez-vous, David habite loin de l'école et il dépendait du lift d'un enseignant ou du directeur pour pouvoir retourner chez lui avec ses deux petites soeurs. Souvent, devant eux, les enseignants se relançaient pour savoir qui resterait plus longtemps pour aller les reconduire. D'un côté, ces enfants devaient faire leurs devoirs, de l'autre, personne ne voulait aller les reconduire. Ils étaient un peu comme des pommes pourries. Le père dans tout ça? Personne ne l'a jamais vu.
Un matin, David est arrivé avec des poux à l'école. Rien pour rehausser l'image que les autres enfants avaient de lui. Mais ça ne dura pas longtemps: lui qui avait les cheveux dans le visage et un peu trop longs, est arrivé le lendemain de la découverte des Tite-bibittes avec la tête rasée...mal rasée...avec des coches et des trous à la peau à certains endroits.
Une autre journée, il arriva vêtu d'un pantalon d'armée très beau, visiblement neuf...et un peu trop grand. Mais la fierté se lisait dans ses yeux. Il était content! Il montrait à tout le monde ses nouveaux pantalons et me racontait sans cesse qu'il avait été magasiné, ce week-end là, avec son père à l'Aubainerie. Plus tard, j'ai su que la direction de l'école avait donné des certificats-cadeaux de ce magasin à la famille, valide uniquement pour du linge pour enfants. J'étais contente pour lui, mais en même temps je trouvais ça triste...surtout qu'à l'école où nous étions, la majorité des enfants proviennent d'un milieu très favorisé. David fréquentait tous les jours des enfants habitant dans des maisons, avec une piscine, un X-Box, un chien, un bateau...
Ce devait être frustrant pour lui...mais en même temps c'était un mal pour un bien. David était une priorité à l'école. On ne le laissait jamais tomber...lui comme ses soeurs. Il était dans un milieu très stable (du moins à l'école) et ce, depuis son entrée à la maternelle. Souvent, depuis que je le connaissais, je passais en vélo ou en patin devant chez lui. La plupart du temps, il était dehors et accourait vers moi lorsqu'il m'apercevait. Même si nous nous étions vus la veille, il me disait que ça faisait longtemps qu'il ne m'avait pas vue et qu'il s'ennuyait de moi.
Cette semaine je suis passée devant chez lui. J'ai vu son père (pour la première fois) en train de ranger des boîtes dans une vieille station-wagon. David, souriant comme toujours, est venu me voir:
-"Je vais déménager à Mourial le 1er juillet, Kim", me dit-il.
- "Mais c'est aujourd'hui le 1er juillet, David"
- "Donc je déménage aujourd'hui"
Il souriait, mais avec un regard vide. Il ne semblait pas trop comprendre ce qu'il lui arrivait. "Ça va être plus difficile à Montréal, hein Kim?!" Quand il m'a dit ça, j'avais envie de pleurer. J'avais juste le goût de le prendre et de le bercer. Ce n'est pas vrai que l'école est plus difficile à Montréal...mais c'est tellement vrai que pour lui ça va être plus difficile. J'aimerais savoir, plus tard, qu'il est devenu quelqu'un de bien. Mais ce gamin, même s'il est tellement attachant, est aussi très influençable. Je lui souhaite la meilleure des chances.
Mais il y a une rue, ici qui me le rappellera pour toujours...c'est certain...et où je l'entendrai toujours chanter: "Bonjour, je m'appelle Arthur et je travaille dans une manufacture! "
Depuis 2 jours, j'ai recommencé à lire "Ces enfants de ma vie". Je ne relis jamais de livre, habituellement. Mais j'avoue que ça me fait du bien...